Article | Le rôle des migrants et des politiques publiques dans l’investissement en milieu rural

Par Martin Fleury, Red Mangrove Development Advisors (R.M.D.A.)

A l’occasion de la journée internationale des migrants, le 18 Décembre 2014, nous avons mis à jour une contribution de Martin Fleury, Directeur de R.M.D.A. Paris, publiée dans le hors série du mois de Décembre 2013 de la revue Valeurs d’Afrique.

L’investissement en milieu rural, dans les villages, se distingue des projets plus traditionnels en ce que les acteurs, les dynamiques et les contraintes sont différentes

1. Les acteurs que l’on retrouve sont essentiellement les entrepreneurs locaux et la diaspora originaire de la région.
2. La dynamique d’investissement productif dans ces villages répond à une logique de solidarité, l’impact recherché est aussi bien économique que social.
3. Quant aux contraintes, on constate principalement un fort enclavement, tant du point de vue des infrastructures que des dispositifs d’appui administratifs ou financiers, et souvent des idées reçues qui renchérissent le risque perçu pour les partenaires, que cela soit en termes de recherche de financement ou encore de recrutement.

Pourtant les opportunités productives en milieu rural sont réelles et potentiellement très rentables. Les bénéfices économiques s’accompagnent de retombées et bienfaits importants pour la communauté, qui en retour créent de nouvelles niches à mesure que les besoins essentiels sont comblés.

Pour toutefois surmonter les obstacles et parvenir à cette situation idéale, divers leviers doivent être mobilisés de manière coordonnée. Il est en effet nécessaire d’aboutir à une triple convergence d’objectifs entre :

1. Les acteurs de l’investissement privé : il convient d’inscrire les projets de la diaspora en complémentarité des initiatives locales
2. Les acteurs de l’investissement public : il s’agit ici de mettre en cohérence les projets de l’Etat avec ceux des collectivités locales, au service des besoins des villages
3. Les secteurs privé et public : le but est de canaliser chaque type d’investissements vers des secteurs et projets qui se complètent afin de maximiser les synergies.

1. Complémentarité entre les acteurs de l’investissement privé

Sur ce sujet, le message principal de l’étude commanditée à R.M.D.A. par l’Agence Française de Développement sur l’investissement productif et collectif des ressortissants de la diaspora sénégalaise en France, était d’inciter les migrants à faire preuve d’anticipation et de recul dans leurs projets, et de ne pas forcément jeter leur dévolu sur une activité déjà en essor. Cela est rendu nécessaire tant pour éviter de se poser en concurrent des initiatives locales, que pour donner à celles-ci un nouvel élan en investissant dans des activités supports et en faisant naître des complémentarités.

La situation classique est celle d’une région agricole où la volonté de produire est omniprésente pour les villageois si l’opportunité leur est donnée. L’idée est ainsi, pour la diaspora, de considérer l’ensemble de la chaîne de valeur et d’investir en amont et/ou en aval (location de matériel agricole, transport de marchandises, transformation, conservation) pour encourager la production. Cela entrainera à son tour la demande pour l’entreprise de services annexes, et permet d’éviter une grande partie des problèmes liées à la surproduction (incapacité à faire parvenir les marchandises sur les marchés des régions en déficit de production par manque de moyens de transport ; non disponibilité du matériel lors de la période de récolte, surplus pourrissant sur place…). Ces niches d’investissement, pas toujours perceptibles au premier abord, initient un cycle vertueux et créent des débouchés et intrants nécessaires à l’intégration horizontale et verticales des chaînes de valeur. Ces opportunités peuvent d’ailleurs être tout aussi rémunératrices que la réalisation d’un projet de production agricole.

2. Cohérence entre les acteurs de l’investissement public

Il n’est pas rare que les efforts de planification de l’Etat en Afrique, soient déconnectés de la réalité du terrain ou ne perçoivent pas les priorités avec l’acuité nécessaire à une programmation optimale. A l’autre bout de la chaîne, les collectivités locales si elles jouissent d’un certain niveau de décentralisation, ne bénéficient que rarement de déconcentration (décentralisation des compétences et du budget) et manquent parfois des formations nécessaires à la bonne gestion de leurs projets. Pourtant, les acteurs publics locaux sont les plus à même d’identifier et de répondre aux besoins de développement sur place.

Ainsi, faute de moyens d’un côté et de vision de l’autre, l’attitude des autorités peut vite sombrer dans des politiques de court-terme (construction d’une école, qui engendre des coûts et non d’un projet qui fournirait des recettes pour financer l’école ; investissements pour des raisons électorales et non en fonction de priorités à moyen terme…).

Si de nombreux programmes tentent de moderniser l’Etat en commençant par les ministères, il est également très souhaitable d’initier un changement par le « bas de la pyramide ». A cet égard, l’apport des diasporas peut être fort intéressant pour développer les capacités de planification des mairies et collectivités locales qui feraient progressivement remonter les besoins et le fruit de leur réflexion aux départements, régions, ministères… L’effet d’émulation est toujours très important et une initiative de ce type qui réussit permet d’allier progrès social, réussite économique et recettes fiscales pourraient déclencher un mouvement de plus grande ampleur.

3. Synergie des secteurs public et privé : convergence vers des initiatives qui se complètent

Les investisseurs privés dans les villages disposent d’une forte volonté d’impact économique et social, les politiques publiques ont tout intérêt à utiliser ce phénomène pour atteindre leurs objectifs de développement et ont donc un rôle très important à jouer pour : drainer les investissements privés en milieu rural, équilibrer le territoire (afin d’inverser les tendances démographiques par exemple, dont l’exode rural pour sédentariser les ressources humaines qualifiées), faciliter les conditions d’exercice, diminuer les risques et contraintes.

Fort heureusement, des plateformes de dialogue entre les secteurs privé et public se sont constituées un peu partout, mais ce sont principalement le patronat et les grands groupes qui représentent les intérêts privés. Si les recommandations qu’ils portent peuvent bénéficier indirectement aux investisseurs des villages, les mesures qui en résultent sont peu souvent adaptées à cette réalité. C’est en ce sens que les collectivités territoriales peuvent jouer un rôle de relais très utile, pour rejoindre le point précédent. Les investisseurs locaux et de la diaspora peuvent également se constituer en fédérations plus importantes et donc plus visibles. Le défi n’est pas évident quand on connait le cloisonnement entre certains villages et associations de la diaspora mais à l’instar d’une entreprise productive il convient d’atteindre une taille critique, ne pas se limiter à l’échelle d’un simple village, pour gagner en poids et toucher un public plus nombreux.

Ainsi, les autorités disposent-elles d’un arsenal important de mesures pour aider les investisseurs selon leurs besoins. Il faut alors faire en sorte d’identifier les vraies priorités pour que les mécanismes déployés soient les plus efficients : ceux qui apportent un maximum de valeur ajoutée dans les limites d’un budget raisonnable.

Exemples de dispositifs nationaux de soutien envisageables selon les besoins propres à l’investissement en milieu rural :

  • Difficultés administratives : assouplissement du cadre réglementaire, incitations fiscales, statuts spéciaux (zone franche…), bureau de représentation locaux…
  • Difficulté financement : fonds de développement, fonds de garantie spécialisé, concours, subventions, renforcement des capacités, création de labels…
  • Manque d’infrastructures : plan d’investissements qui prenne en compte les besoins et spécificités d’aménagement du territoire, financement de grands projets en faisant appel à l’épargne de la diaspora…
  • Manque matériel : nouveaux outils financiers type crédit-bail, incitation aux entreprises de location…
  • Chaînes de valeurs peu développées : attirer les investisseurs vers des niches complémentaires

Initiatives possibles à l’échelle locale :

  • Accompagnement et formation : Instituts de recherches en agronomie…
  • Aide technique : partenariat avec les Chambres de Commerce et d’Industrie, Organisations Non Gouvernementales, partenaires au développement…
  • Aide à l’aménagement : création de sociétés d’Etat, de pôles de croissance…
  • Aménagement de soutien : adduction d’eau, électricité, délégation de services publics
  • Promotion de la région et de ses opportunités
  • Incubateurs

Si les migrants représentent un apport considérable pour leurs territoires d’origine, à condition qu’ils n’entrent pas en compétition directe avec les initiatives locales, leurs bonnes intentions seules ne suffisent pas pour générer un impact optimal. La convergence des politiques en soutien des aspirations privées les plus utiles peut en revanche produire des effets bénéfiques très importants à long terme.

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